Attentat de Nice

Sous la carapace idéologique, comment comprendre le chemin de radicalisation des terroristes solitaires

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Les « terroristes acteurs solitaires » (lone actor terrorists) sont devenus le cauchemar des services de renseignements.

Vendredi soir 16 octobre, un enseignant de Conflans-Saint-Honorine, dans les Yvelines, a été décapité alors qu’il aurait mené un cours sur la liberté d’expression quelques jours plus tôt en lien avec les caricatures de Mahomet, dans ce qui ressemble à un acte isolé mais motivé par une radicalisation certaine. Le suspect a été abattu par les forces de l’ordre.

Trois semaines plus tôt, le vendredi 25 septembre, une attaque à l’arme blanche avait eu lieu près des anciens locaux de Charlie Hebdo .

Les attaques précédentes, en début d’année, à Metz et à Villejuif (Val de Marne) sur des passants par des individus souffrant de troubles psychiatriques mais aussi radicalisés font écho à celle de Londres ou celle de Halle en Allemagne pour s’en tenir à deux exemples de l’année 2019.

Elles rappellent aussi les attentats commis à El Paso ou Christchurch.

Nos travaux sur le terrorisme nous ont amenés à reconsidérer la question du « loup solitaire » auquel nous préférons le terme « terroriste acteur solitaire » (TAS). C’est à travers le profil psychologique de ces individus que nous avons cherché à comprendre leur passage à l’acte. Car sous leur carapace idéologique, très logiquement exprimée, qui peut aveugler les interlocuteurs (experts, enquêteurs ou chercheurs), les acteurs solitaires ont des troubles psychiques importants, apparus plus ou moins tôt et parfois mal diagnostiqués.

Autonomes mais pas déconnectés

L’expression « loup solitaire » remonte à une stratégie d’abord prônée par des suprémacistes blancs américains Alex Curtis et Tom Metzger et fut ensuite largement encouragée par des groupes terroristes comme Al Qaïda et Daech.

Couverture du magazine Inspire (Al-Qaeda) qui publiait en 2011 un article « fais une bombe dans la cuisine de ta mère » qui inspira les frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat de Boston en 2013.
auteurs

Si la notion est devenue un véritable « buzz politico-médiatique » depuis l’attentat commis par Mohammed Merah en 2012, elle a été cependant assez mal interprétée ou comprise en France. Comme le soulignait récemment le chercheur Nicolas Lebourg, ces individus ne sont pas complètement détachés de tout contact avec une organisation terroriste ou un environnement radical.

Ainsi, pour éviter toute mystification et rester au plus près de la réalité d’un mode d’action, on préfère aujourd’hui le terme plus sobre de « terroristes acteurs solitaires » (TAS).

Or, ces individus ont fait l’objet d’évaluations intéressantes. Notamment 20 et 60 % d’entre eux auraient des troubles psychiques connus, voire souffriraient de troubles psychiatriques avant leur passage à l’acte.

Cependant le fonctionnement et l’implication de ces troubles dans l’acte terroriste sont rarement analysés dans le détail, notamment en France.

Un nexus de psychopathologie et d’idéologie

Nos propres études de cas de terroristes acteurs solitaires nous ont mené à reconstituer très précisément la manière dont un fonctionnement pathologique préexistant, ou qui se fait jour, va trouver dans l’idéologie extrémiste, islamiste ou non, des représentations qui vont alimenter son mécanisme.

Selon nos recherches, il se forme chez l’individu terroriste en devenir ce que certains d’entre nous nomment un « nexus de psychopathologie et d’idéologie ».

Cet agencement semble principalement composé de trois pôles psychiques : persécution, dépression, mégalomanie. Chacun est plus ou moins développé selon les individus. Le chemin de radicalisation qui mène à l’acte terroriste solitaire privilégie le développement de ces trois pôles qui en viennent à prendre le dessus sur le reste de la personnalité, quelle qu’elle soit, au fur et à mesure que croît l’engagement.

Un sentiment victimaire

Le premier pôle psychique, un sentiment victimaire ou de persécution, émerge à la suite d’une frustration et engendre un intense ressenti d’injustice ou d’humiliation.

En France, il y a un an, un homme de 29 ans, Cherif Chekatt attaquait des passants à Strasbourg en plein marché de Noël au cri de « Allah Akbar ». Cet attentat au couteau et à l’arme à feu aura fait cinq morts et onze blessés. Cherif Chekatt se montrait intolérant à la frustration, avec des tendances à la violence depuis longtemps. Loin de pouvoir reconnaître le bien-fondé des condamnations à son égard, il avait développé une véritable haine du système et notamment des policiers.

Rappelons que Cherif Chekatt avait été diagnostiqué psychotique à l’âge de 9 ans, selon des informations de Muriel Domenach, ancienne directrice du CIPDR.

Il était passé sans succès par différentes structures d’aide sociales et d’aide à l’enfance.
Multirécidiviste, il avait été condamné 27 fois pour vol et violences sur personnes en France en Suisse et en Allemagne.




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La projection vers l’idéologie radicale

Le sentiment victimaire ou de persécution peut se généraliser (par projection) en une véritable idéologie politique ou religieuse radicale.

Si Cherif Chekatt semblait pratiquant au point d’avoir un cal sur le front, son entourage se questionnait sur le fondement de sa foi. Cherif fustigeait ceux qui ne lui semblaient pas assez croyants. Des proches le décrivaient comme « trop rigide » et « violent » dans ses idées religieuses.

Chez Chekatt, le recours à une foi extrémiste lui désignant des ennemis diaboliques et lui demandant leur mort a alimenté son fonctionnement pathologique préexistant, sans qu’il ait nul besoin de se sentir responsable de sa dérive. Quelque chose s’énonce alors comme :

« Ce n’est pas moi qui suis responsable de mon échec, c’est le système, les hypocrites qui font tout pour que je ne m’en sorte pas, qui m’ont rendu faible, pauvre, etc. »

Les théories complotistes se développent souvent lors de cette phase. Elles sont particulièrement vives chez certains terroristes d’extrême droite comme chez les islamistes. A l’issue de cette phase, le ressentiment personnel provoqué par un ou des événements de vie (échec, prison, violences familiales) s’est transformé en indignation morale.

La personne n’envisage plus sa situation individuelle comme le produit d’une histoire singulière mais tous ses affects et sa rage sont désormais tournés vers une lutte politique et une histoire dont il se sent victime. Dès lors, l’emploi de la violence se trouve légitimé. Au chauffeur de taxi qu’il a pris en otage Chekatt a dit :

« Tu sais ce que j’ai fait ? J’ai tué des gens ! […] Pour nos frères morts en Syrie » (France Info)

La conviction d’un destin extraordinaire

Bien souvent, une certaine dépressivité, le poids de traumatismes infantiles, sont directement responsables de la vision apocalyptique du monde de ces terroristes acteurs solitaires.

Les idéologies extrémistes savent très bien vendre des idées et visions de fin du monde en lien avec cette dépressivité : « destruction de l’homme blanc », catastrophe planétaire et imminence du jugement dernier. Cherif Chekatt a vécu dans un environnement familial violent. Comme chez les Merah, remettre en question la dynamique familiale est trop déstabilisant ou douloureux, la haine est ainsi reportée vers l’extérieur.

La dépressivité et le désinvestissement du monde qui l’entoure peut très bien voisiner avec l’idée d’un au-delà radieux, qu’il s’agisse de rejoindre le paradis des martyrs ou de se projeter dans une utopie politique de l’après-révolution.

Ainsi le terroriste acteur solitaire en gestation qui a survécu à des angoisses intenses se reconstruit autour de l’idée d’un royaume imaginaire à venir.

Le sentiment de grandeur, ou une véritable mégalomanie, constituent le troisième pôle psychique du fonctionnement du terroriste acteur solitaire. Avoir sa place près de Dieu ou, pour d’autres, être reconnu comme un précurseur de la révolution conservatrice, nourrit l’utopie et le projet du terroriste. Quelquefois le terroriste est emporté dans une véritable mythomanie.

Anders Behring Breivik quitte la cour dans un van de police à Oslo, le 25 juillet 2011 après un attentat ayant fait 77 victimes. Mégalomane il avait rédigé un manifeste de 1 500 pages.
AFP Photo Jon-Are Berg-Jacobsen

Anders Breivik (Oslo, 2011) se disait « chevalier Templier » adoubé par un mystérieux ordre pour être le commandeur de Norvège mais aucun ordre ou cellule d’aucune sorte ne furent jamais trouvés. Il s’est aussi photographié avec les médailles qu’il pensait mériter et que, selon lui, l’Histoire allait fatalement lui attribuer. C’est encore cette mégalomanie qui apparaît dans le nom de djihadiste que c’était choisi Tamerlan Tsarnaev, « le Glorifié – Épée de Dieu » (Muaz-Seyfullah).

Ces re-nominations et ces titres affirment souvent l’élection du terroriste. Ils disent son espoir renouvelé dans un regard élogieux. Un père imaginaire qui vient distinguer le terroriste pour la haine et la terreur qu’il dispense.

Des processus similaires chez les jeunes signalés pour radicalisation

Il est intéressant de voir que des processus semblables interviennent, mais de manière moins marquée, chez des jeunes signalés pour radicalisation.

Un sentiment victimaire conduit à l’idée d’une lutte pour sortir l’Oumma de l’humiliation (islamistes) ou pour sauver le peuple blanc (néo-nazis). Une frustration ou un épisode dépressif les a fait désespérer totalement du monde qui les entourent, mais ils ont trouvé leur voie après une sorte de révélation religieuse ou politique qui vient donner un sens à leur vie.

En particulier chez les jeunes radicalisés comme chez les terroristes acteurs solitaires on note des conflits liés aux identifications sexuelles. Ils vont recouvrir ces conflits en s’inscrivant dans des idéologies masculinistes, qui marquent la différence entre les rôles des femmes et des hommes et surtout rejettent et méprisent l’homosexualité. Là encore les radicalisés et les terroristes se réclamant de l’extrême droite comme de l’islamisme violent fonctionnent de manière assez semblable.

Bien souvent ces processus sont l’émanation de différents traumatismes (violences et abus) ou carences (affectives et éducatives) qui resurgissent à l’adolescence.

L’idéologie extrémiste sert alors de carapace et de contention, qui permet une identité sociale contestataire. À partir de là, le jeune peut envisager un départ vers une zone de combat ou une action violence. Un type de parcours que connaissent bien les acteurs de terrain dans leur suivi de jeunes radicalisés et de leur famille.




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Examiner les écrits et les histoires de vie

Alors que l’action terroriste est très difficile à anticiper et à prévenir, l’étude des antécédents psychiques des terroristes acteurs solitaires peut en revanche contribuer à comprendre les motivations profondes de leur passage à l’acte et notablement aider à réfléchir à leur prévention.

Nombre d’entre eux laissent derrière eux des éléments biographiques ou des récits personnels qui permettent d’analyser leurs motifs intimes, notamment lorsqu’ils ont eu affaire aux services judiciaires, d’aide sociale ou psychologiques. Breivik a laissé 1 500 pages de manifeste. D’autres prennent pour cible un élément faisant écho à une humiliation passée. Tamerlan Tsarnaev (Boston 2013) a ainsi autant choisi de poser des bombes au marathon de Boston pour se venger de n’avoir pu participer à un championnat de boxe que pour suivre les recommandations d’Al Qaïda.

Les études de cas montrent ainsi un parcours qui n’est souvent ni glorieux ni élogieux, mettant en évidence l’origine de la violence dans les interactions précoces avec le milieu familial et les problèmes psychiques.

C’est d’ailleurs pour cette raison que plusieurs de ces terroristes préfèrent que ne soit pas révélés leur histoire notamment psychologiques car cela risque d’écorner leur image de combattant politique. La psychanalyse, en questionnant les motivations profondes, les complexes sous-jacents, dégonfle souvent la baudruche idéologique dont s’est entouré le terroriste.

Mais en France, contrairement au monde anglo-saxon, l’absence de minutes des procès, d’accès aux expertises psychiatriques et l’étanchéité entre les différents services (psychiatriques, carcéraux ou de protection de l’enfance), continuent à rendre l’analyse du fonctionnement psychologique de ces terroristes très difficiles.

Si les études actuelles n’inclinent pas vers une généralisation du lien entre maladie mentale, au sens strict du terme, et radicalisation violente, les modes de fonctionnements pathologiques que l’on retrouve dans l’étude des terroristes acteurs solitaires ne sont ni banals, ni ordinaires. Appelés « folie » par l’homme du commun, ces fonctionnements psychiques défient le lien social et les interdits fondamentaux sur lesquels il se fonde. Leur étude nous paraît dès lors indispensable.


Khadija Zitouni, sociologue, Directrice du pôle Mineurs et familles à SOS-Aide aux habitants. France Victimes, Strasbourg, a contribué à cet article dans le cadre du programme de recherche ANR 2017 Rigoral (rigorismes, religiosités intensives et radicalités).



Patricia Cotti, Maître de conférences – HDR en psychologie et psychopathologie clinique, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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